Amazon déploie progressivement des lunettes connectées capables de photographier l’environnement des livreurs plusieurs milliers de fois au cours d’une seule tournée. Officiellement destinées à améliorer la précision des livraisons, ces lunettes soulèvent déjà d’importantes interrogations sur la vie privée, la surveillance des salariés et l’utilisation future de ces données.
Des lunettes pour trouver la bonne porte
Amazon expérimente depuis un an des lunettes connectées destinées à ses livreurs américains. Leur principe est relativement simple : permettre au conducteur de suivre les indications de navigation directement devant ses yeux, sans avoir à sortir son smartphone à chaque étape.
Mais les lunettes embarquent également deux caméras orientées vers l'avant. Celles-ci prennent automatiquement des clichés lorsque le livreur quitte son véhicule, à intervalles réguliers de quelques secondes.
Selon les informations communiquées par Amazon, la résolution des images serait comparable ou inférieure à celle des photographies déjà utilisées comme preuves de livraison.
Le volume devient cependant considérable. Une tournée classique peut générer plusieurs milliers de photos par livreur et par jour.
Pendant la phase pilote, plus de 275 000 colis auraient déjà été livrés grâce à ce dispositif. Amazon prévoit désormais d'équiper environ 5 000 livreurs d'ici la fin de 2026, puis plus de 20 000 à la fin de 2027.
À cette échelle, le nombre d'images collectées pourrait rapidement atteindre plusieurs millions quotidiennement.
Cartographier le fameux « dernier mètre »
L'objectif affiché par Amazon concerne un problème très concret de la livraison.
Les applications comme Google Maps, Waze ou Apple Plans savent généralement conduire un véhicule jusqu'à une adresse. Mais une fois arrivé devant le numéro indiqué, la situation peut devenir beaucoup moins évidente : portail difficile à identifier, entrée située derrière un bâtiment, immeuble comportant plusieurs accès ou boîte aux lettres éloignée de la rue.
Amazon cherche donc à cartographier avec davantage de précision ce que l'entreprise appelle le « dernier mètre ».
Les images prises par les lunettes doivent alimenter Wellspring, la plateforme d'intelligence artificielle de cartographie du groupe. Elles pourraient ainsi permettre de reconnaître plus précisément les accès aux bâtiments et d'améliorer progressivement le guidage des livreurs.
Pour Amazon, quelques secondes gagnées à chaque livraison peuvent représenter un gain considérable lorsque le système est déployé sur des milliers de tournées quotidiennes.
Le problème : les caméras ne photographient pas uniquement les portes
C'est précisément ici que les questions de vie privée apparaissent.
Lorsque le livreur traverse une allée ou un jardin, les caméras peuvent évidemment capturer davantage que le simple emplacement du colis. Façades, véhicules, jardins et personnes présentes dans les environs peuvent également se retrouver dans les images.
Amazon indique que les visages et les plaques d'immatriculation doivent être automatiquement floutés avant qu'un humain puisse consulter les clichés.
Mais le dispositif soulève une autre question : ces images sont précisément destinées à être associées à des lieux et à des adresses afin d'améliorer la cartographie. L'anonymisation technique ne règle donc pas nécessairement toutes les interrogations concernant les informations pouvant être déduites de ces photographies.
Autre point particulièrement sensible : les personnes photographiées ne sont pas averties au moment de la prise de vue.
D'après les informations rapportées, aucun mécanisme n'est actuellement prévu pour permettre aux habitants de consulter les images prises devant leur domicile ou d'en demander la suppression. Amazon n'aurait pas non plus précisé combien de temps les photographies seraient conservées.
Interrogé sur la possibilité pour un client de refuser ces prises de vue, le responsable du programme aurait indiqué que cette question n'avait pas encore été envisagée.
Des images qui pourraient aussi intéresser les autorités
L'utilisation potentielle de ces photographies ne s'arrête pas à la cartographie.
Aux États-Unis, Amazon a confirmé que les autorités pourraient obtenir ces images dans le cadre d'un mandat.
Le dispositif pourrait donc progressivement constituer une importante base d'images géolocalisées capturées lors des tournées de livraison. Des photographies produites initialement pour aider un livreur à trouver une porte pourraient ainsi, dans certaines circonstances, être accessibles dans le cadre d'enquêtes.
Cette perspective rappelle les débats déjà provoqués par les technologies de surveillance développées par Amazon.
En février 2026, l'entreprise avait notamment renoncé à partager les vidéos issues de ses sonnettes Ring avec les forces de l'ordre américaines clientes de Flock Safety, après de nombreuses critiques concernant l'utilisation de ces dispositifs.
Et les livreurs dans tout ça ?
Les lunettes ne posent pas uniquement des questions pour les personnes filmées à proximité des tournées. Les livreurs eux-mêmes se retrouvent équipés d'un nouvel outil de surveillance.
Amazon propose bien un « mode privé » permettant de désactiver les caméras pendant les pauses. Mais les conducteurs travaillent déjà dans un environnement fortement numérisé, avec notamment le suivi des véhicules et des itinéraires, les horaires, le temps consacré aux différentes étapes ainsi que certaines données liées à la conduite.
L'ajout de caméras capables de documenter régulièrement l'environnement extérieur constitue donc une nouvelle couche de données produites pendant leur travail.
Une inquiétude supplémentaire concerne l'utilisation future de ces informations. Les images collectées peuvent contribuer à améliorer les systèmes d'intelligence artificielle et les technologies d'automatisation développées par Amazon.
Le groupe travaille en effet depuis plusieurs années sur l'automatisation de la livraison et a notamment racheté en mars 2026 la startup suisse Rivr, spécialisée dans les robots quadrupèdes capables de se déplacer dans des environnements comportant notamment des escaliers.
De quoi alimenter une crainte chez certains livreurs : participer aujourd'hui à la collecte des données qui pourraient contribuer à automatiser une partie de leur propre activité demain.
Pour l'instant, les lunettes restent aux États-Unis
Le dispositif concerne actuellement les États-Unis. Aucune arrivée en Europe n'est annoncée à ce stade.
Une éventuelle commercialisation ou utilisation européenne devrait par ailleurs tenir compte des règles particulièrement strictes du RGPD concernant la collecte, le traitement et la conservation des données personnelles.
Pour Amazon, ces lunettes constituent avant tout un outil destiné à rendre les livraisons plus rapides et plus précises. Mais avec plusieurs milliers de photographies susceptibles d'être produites chaque jour par chaque livreur, leur déploiement pose une question plus large : jusqu'où peut-on automatiser une livraison avant que l'environnement autour du colis ne devienne lui-même une source permanente de données ?
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